[Kôbe] Sur les traces de l’histoire de Kôbe : la concession étrangère

Vue sur la Tour du Port

Kôbe est une ville particulière pour moi et ce pour deux principales raisons  : j’y ai étudié pendant un an (à l’Université de Kôbe) et mon sujet de mémoire de Master 2 portait sur l’ouverture des ports de Yokohama et de Kôbe. Pendant toute une année, j’ai donc eu l’occasion de visiter pas mal la ville (même si je vivais à Ôsaka) et d’appréhender son histoire.

Au cours de mes visites, je me suis rendu compte que Kôbe était une ville qui gardait de nombreuses traces de son passé qui fut marqué par deux événements majeurs : l’ouverture des ports au commerce avec les étrangers au milieu du 19e siècle et le terrible tremblement de terre de 1995 (qui frappa Kôbe et sa région).

Je vous propose de suivre les traces laissées par ces deux événements dans la ville afin de voir plus en détail ce qui s’est passé. Pour ce premier article nous allons aborder l’histoire de l’ouverture des ports et dans un second article nous reviendrons sur le tremblement de terre de 1995.

Les navires étrangers attendant impatiemment l’ouverture de Kôbe (Musée de la ville de Kôbe)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, je pense qu’il est quand même nécessaire de revenir sur le contexte historique de cette ouverture des ports.

Tout commence à l’époque Edo (1603 à 1868) où le dirigeant du pays n’était autre que le Shôgun 将軍 (général). Il gouvernait le pays par le biais d’un gouvernement militaire appelé bakufu 幕府. Les Shôgun de cette époque font tous partie du clan des Tokugawa. Le premier de cette lignée :  Tokugawa Ieyasu, est le dernier des trois unificateurs du Japon (les deux autres sont Oda Nobunaga et Toyotomi Hideyoshi).

Ce Japon unifié va très vite se replier sur lui-même pour devenir dès 1641, un pays fermé (鎖国 sakoku), c’est-à-dire qu’aucun étranger (à part quelques rares exceptions) ne pouvait entrer au Japon et qu’aucun Japonais ne pouvait en sortir (sous peine de mort).

La zone jaune représente le territoire de la concession étrangère de Kôbe (Musée de la ville de Kôbe)

Il y a eu plusieurs tentatives de la part des puissances occidentales afin de rompre cet isolement, mais sans grand succès. Jusqu’au jour où les Américains sont venus avec leurs imposants navires de guerre, les fameux “navires noirs” 黒船 kurofune, afin d’exiger l’ouverture du Japon pour permettre aux navires de venir s’y reposer et se ravitailler.

Le Shôgun, impressionné par les navires de guerre (et qui est au courant de ce qui s’est passé en Chine avec les guerres de l’opium), n’eut d’autre choix que d’accepter. C’est d’ailleurs cet aveu de faiblesse face aux étrangers qui va mettre le feu aux poudres et provoquer la chute des Tokugawa, au profit de l’empereur (restauration de Meiji en 1868).

Ainsi, en 1854 fut signé le premier traité entre les États-Unis et le Japon, le “Traité de paix et d’amitié entre les États-Unis et le Japon” 日米和親条約 (Nichibei Washin Jôyaku), premier d’une longue lignée de traités signés avec des puissances étrangères qu’on appellera “Traités inégaux” 不平等条約 (Fubyôdô Jôyaku) car en défaveur du Japon. Ce premier traité ne contient aucune clause commerciale, mais dès 1858, le “Traité d’amitié et de commerce entre les États Unis et le Japon” 日米修好通商条約 (Nichibei Shûkô Tsûshô Jôyaku), va permettre l’ouverture de certains ports et de certaines villes au commerce avec les étrangers.

Maquette représentant la concession étrangère de Kôbe (Musée de la ville de Kôbe)

Parmi ces ports, Yokohama, Hakodate et Nagasaki seront ouverts en 1859, Kôbe (Hyôgo sur les traités) le sera en 1868 et Niigata en 1869. Il fut décidé d’installer dans ces ports ouverts des territoires où les étrangers pourraient résider tout en étant soumis à la loi de leur pays respectif (droit d’extra-territorialité). Ces territoires sont appelés concessions étrangères 居留地 (kyoryûchi). 

Sur les traités, il n’est pas fait mention de Kôbe, mais de Hyôgo, car Kôbe n’était qu’un petit village dont les habitants vivaient de la pêche et de la fabrication de Saké, alors que Hyôgo était un port important puisque c’était le port de la ville d’Ôsaka. Seulement, au grand désarrois (au début) des étrangers, la concession fut installée dans le petit village de Kôbe et non à Hyôgo… on parlera donc bien de la concession étrangère de Kôbe.

Hyôgo (Kôbe) aurait dû être ouvert en 1863, en même temps qu’Ôsaka, mais le bakufu avait peur que l’ouverture d’un nouveau port ne profite à ses opposants. Du coup Hyôgo et Ôsaka furent ouverts seulement le 1er janvier 1868. Cela n’aura pas changé grand chose, puisque le retour de l’Empereur est proclamé la même année (Restauration de Meiji), ainsi que l’abdication du 15e et dernier Shôgun Tokugawa Yoshinobu .

Reconstitution de l’intérieur d’une maison occidentale à Kôbe (Musée de la ville de Kôbe)

Le port de Hyôgo était très actif avant l’ouverture, il y avait donc une petite ville japonaise déjà bien établie… alors qu’à Kôbe, la concession n’était absolument pas prête à accueillir des étrangers au moment de l’ouverture du port. Certains ont donc dû habiter dans la ville japonaise, c’est ainsi qu’est née une zone de cohabitation (zakkyôchi). 

Le fait que des étrangers vivent dans la ville japonaise a posé quelques problèmes juridiques, car les étrangers qui avaient signé un traité avec le Japon (au début 5 pays : États-Unis, Russie, Grande-Bretagne, Pays-Bas et France) avaient négocié le droit d’extra-territorialité (soumis à la loi de leurs pays, représentée par le consul), mais ce droit ne s’appliquait que dans le périmètre de la concession… du coup les étrangers vivant dans la ville japonaise devaient être soumis aux lois japonaises… ce qui créa quelques quiproquo, mais il fut vite décidé que les consuls s’occuperaient aussi des étrangers dans la ville japonaise.

Plaque que l’on trouve à divers endroits de l’ancienne concession étrangère. Ce bâtiment était le  N°9 de l’avenue Kaigan-dôri.

Ce qui a facilité l’entente et la compréhension entre les représentants étrangers et les représentants japonais à Kôbe, c’est aussi la présence du gouverneur de Hyôgo de cette époque : Itô Hirobumi. Il fut nommé sur demande de l’empereur pour gérer les interactions avec les représentants étrangers comme il avait étudié en Angleterre. C’est quelqu’un de très connu et qui deviendra, entre autres, premier ministre du Japon. Il préférait voir le positif dans tous ces traités forcés : prospérité du commerce et développement du pays. C’est d’ailleurs cette volonté de moderniser le pays et d’être traité sur un pied d’égalité avec les puissances étrangères qui caractérisera l’ère Meiji. Ils réussiront à atteindre leur but puisqu’en 1899, le Japon obtiendra la fin des traités inégaux et donc la fin des concessions étrangères…

Mais revenons à la concession de Kôbe, grâce à son ouverture tardive la vie y était plutôt paisible. Yokohama, ouvert en 1859, avait au contraire connu pas mal d’incidents entre étrangers et Japonais, parfois plutôt sanglants, dus au fait que certains Japonais n’étaient pas très contents de voir débarquer tous ces étrangers et à la différence de culture…

Il y eut quand même un incident au début de l’installation étrangère à Kôbe, dont on retrouve des traces au sanctuaire Sannomiya-jinja. Ce sanctuaire est situé à proximité de la gare de Sannomiya, comme il est tout petit on peut facilement passer à côté de lui sans le remarquer… 


Sanctuaire Sannomiya-jinja


Cet incident est connu sous le nom d’Incident de Kôbe 神戸事件 (Kôbe Jiken). L’événement se passe en pleine guerre de Boshin 戊辰戦争 (3 janvier 1868 – 18 mai 1869), guerre civile entre les partisans du Shôgun et ceux de l’Empereur, suite à la restauration de Meiji. Le tout nouveau gouvernement de Meiji, dont les représentants étrangers ne connaissaient même pas encore l’existence, avait ordonné la présence de soldats japonais équipés de canons au domaine de Bizen (partie sud-est de l’actuelle préfecture d’Okayama). Un jour, alors que ces troupes patrouillaient, elles tombèrent sur des marins français lors de leur passage près du sanctuaire de Sannomiya.

Les marins souhaitant passer, interrompirent la patrouille…  cet acte fut pris pour un affront, du coup le responsable de la troupe des canons (on peut voir un des canons au sanctuaire, photo ci-dessous), Taki Zenzaburo essaya de les arrêter. Comme les marins et les soldats japonais ne se comprenaient pas, un quiproquo s’est installé et l’affaire va dégénérer en fusillade

Personne ne sera tué, mais d’autres étrangers ont été pris pour cible et des drapeaux étrangers ont été touchés… ce qui a rendu furieux les représentants étrangers. Après quelques négociations, les représentants étrangers ont exigé la mort de Taki (alors qu’il n’y a eu aucun mort…) qui se fera seppuku (suicide rituel) le 3 mars 1868…

Voici comment se termina le premier incident diplomatique qu’eut à gérer le tout nouveau gouvernement de Meiji.

Hormis cet affrontement et quelques désaccords liés aux différences culturelles, la vie dans la concession se passait merveilleusement bien pour les étrangers, beaucoup plus qu’à Yokohama… Ils ont ainsi commencé à vouloir étendre leur concession vers les montagnes, afin de construire des maisons plus spacieuses… (et puis de profiter de la vue sur le port et les montagnes).

C’est ainsi qu’est né le quartier de Kitano-chô 北野町, bien connu des touristes japonais et étrangers pour ses maisons de style occidental qu’il est possible de visiter, moyennant finance.


Kitano-chô


Weatherclock, construite en 1909

Beaucoup de ces maisons, appelées Iijinkan異人館 (résidences étrangères) datent d’après la fin des concessions étrangères en 1899. C’est tout simplement parce que cette fin des concessions ne signifie pas le départ des étrangers, juste la fin du droit d’extra-territorialité (les étrangers redeviennent soumis à la loi japonaise). La maison sur la photo ci-dessus par exemple, qui appartenait à un marchand allemand, est très connue et date de 1909.

Il existe d’autres bâtisses étrangères que l’on peut visiter dans le quartier, comme une maison française (Yokan Nagaya) datant de 1904, l’ancien consulat de Chine…  Vous avez aussi sûrement remarqué sur les photos ci-dessus, des statues de personnages jouant de la musique, c’est parce que le Jazz a fait son apparition au Japon par le biais du port de Kôbe. D’ailleurs, le premier groupe de jazz japonais fut formé à Kôbe en 1923 et le quartier organise de nos jours un festival de jazz annuel.

Le quartier de Kitano-chô fait partie des endroits populaires de la ville, mais il y a d’autres endroits plus dissimulés, qui cachent des petites références à cette partie de l’histoire de Kôbe. Parmi eux, le parc Higashi Yûenchi, situé à côté de la mairie de Kôbe. C’est d’ailleurs ici que divers éléments en rapport avec le tremblement de terre de Kôbe se trouvent (nous en parlerons dans la seconde partie de cet article).


Higashi Yûenchi


Ce parc fut construit sur une ancienne rivière,  la rivière Ikuta, située à l’est de la concession. En 1871, les autorités japonaises ont décidé de la relocaliser afin de reconvertir l’endroit en route (2e photo ci-dessous), puis de créer le parc Higashi Yûenchi. De nos jours, le parc abrite beaucoup d’éléments en rapport avec le tremblement de terre de 1995, mais également des petits monuments en rappel de la concession de Kôbe.

Par exemple, on peut y trouver une boule de bowling (photo ci-dessus) en l’honneur du club de bowling qui a ouvert ses portes en 1869 (très tôt après l’ouverture du port) dans la concession de Kôbe. On trouve également une statue en l’hommage de Menceslau de Moraes (1ere photo ci-dessous) qui fut, entre autres, consul du Portugal à Kôbe et Ôsaka en 1899.


La ville japonaise et la concession étrangère étaient séparées par la rue Nishimachi, “Division street” en anglais. Seules les nationalités ayant conclu un traité avec le Japon pouvaient résider dans la concession, ainsi les autres nationalités vivaient dans la ville japonaise (dans le quartier mixte).

Au final, il y avait presque autant d’étrangers dans la ville japonaise que dans la concession. Parmi eux, on trouve notamment les résidents chinois. Ils sont arrivés en même temps que les étrangers, pour servir d’interprètes avec les Japonais (grâce à des similitudes linguistiques), mais peu à peu ils ont commencé à avoir leurs propres commerces dans la ville japonaise et à se regrouper dans un petit quartier, très connu de nos jours, Nankinmachi (photo ci-dessous).

Nankinmachi Kôbe


Avenue Kaigan-dôri


La ville japonaise, qui existait avant l’ouverture, était moins moderne que la concession, mais grâce à la présence étrangère dans la ville elle s’est quand même un peu modernisée.

La concession était vraiment très bien arrangée avec des rues fleuries… d’ailleurs les habitants en étaient très fiers. Parmi ces rues, on retrouve l’avenue Kaigan-dôri, qui longeait la mer. Elle abritait de jolies maisons et était l’avenue que les visiteurs voyaient en premier, depuis leur navire, en arrivant à Kôbe. Sur les deux photos ci-dessous, on voit l’avenue comme elle est aujourd’hui (à gauche) et comme elle l’était à l’époque des concessions (à droite). 

Le quartier de la concession étrangère a souffert pendant la seconde guerre mondiale (les étrangers sont retournés dans leur pays à ce moment-là) et bon nombre de bâtiments furent détruits par des raids aériens. Après la guerre, des bâtiments plus modernes furent construits à leur place… puis il y eut le tremblement de terre de 1995 qui a fait quelques dégâts parmi les bâtiments de la concession. Néanmoins, la ville a décidé de conserver les vieux bâtiments qui ont survécu et c’est pour cela qu’il reste encore quelques bâtiments de cette époque, comme par exemple l’ancien consulat général des États-Unis (photo ci-dessus) qui date de 1881 et qui occupait l’emplacement n°15 de la concession.  Aujourd’hui, on trouve également le long de l’avenue des sculptures (photo ci-dessous).

Aux alentours du parc situé sur le port de Kôbe : Meriken Park (près de Kaigan-dôri), on trouve aussi quelques monuments en mémoire des institutions de ces années-là. Parmi eux, se trouve le monument marquant l’emplacement de l’ancien Centre d’entrainement naval de Kôbe (1ere Photo ci-dessous). Ce centre d’entraînement était un institut de formation naval japonais, établi en mai 1864. Le but était de construire une marine moderne, afin d’être sur un pied d’égalité avec les marines occidentales. Pour cela, il fallait former des officiers (+ un chantier naval moderne et un port moderne).

On trouve également un monument devant l’ancien Bâtiment des douanes de Kôbe (2e photo ci-dessous). Le bâtiment des douanes était très important à l’époque des ports ouverts puisqu’une des clauses des traités inégaux accordait un tarif douanier très avantageux pour les puissances étrangères ayant conclu ces traités avec le Japon, tout le monde n’était donc pas soumis au même tarif douanier.


Voilà pour ce premier article lié à l’histoire de la ville de Kôbe, comme vous avez pu le constater, on trouve des vestiges de cette époque un peu partout dans le centre de la ville et je trouve ça plutôt sympa. Même si je n’ai pas pu mettre toutes les infos et photos que je voulais, j’ai essayé de détailler le plus possible tout en restant compréhensible, donc j’espère sincèrement que ça vous a plu.

La seconde partie sera consacrée au tremblement de terre de 1995, dont les vestiges et lieux de mémoire sont également présents dans certaines parties de la ville.

Voici quelques plans des endroits évoqués dans cet article.

Sannomiya-jinja :

Kobe City Musem : 

J’ai utilisé, pour illustrer la concession étrangère, beaucoup de photos que j’ai prises lors de ma visite au Musée (avec ma classe de japonais). Le Musée contient beaucoup d’objets et de reconstitutions concernant l’époque des ports ouverts, mais il y avait aussi des objets très anciens, qui remontent aux origines de la ville… c’est un musée très intéressant.

Le Musée de la ville de Kôbe est fermé pour rénovation jusqu’au 2 novembre 2019.

Je mettrai les informations sur les horaires et le tarif quand il ré-ouvrira…

Nankinmachi :

Kitano-chô :


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