[Mythologie japonaise] Le culte de Suwa Myôjin et des Mishaguji

Le sanctuaire Suwa-taisha Akimiya

Après avoir fait la présentation d’Amaterasu, la déesse du soleil, nous allons maintenant nous intéresser à Suwa Myôjin 諏訪明神, le kami (divinité shintô) du sanctuaire Suwa-taisha situé dans la préfecture de Nagano.

Si j’ai choisi de vous parler de Suwa Myôjin, c’est pour plusieurs raisons. Tout d’abord son mythe est associé à un événement très important de la mythologie japonaise : Tenson Kôrin 天孫降臨, c’est-à-dire la descente sur terre de Ninigi, le petit-fils d’Amaterasu, dont le descendant deviendra le premier empereur du Japon.

Ensuite, je trouve que Suwa Myôjin est un kami très intéressant, car certains mythes ont été influencés par l’existence d’une croyance ancienne de la région, les Mishaguji ミシャグジ.

Réplique des trois trésors sacrés du Japon (wikipedia)

Tenson Kôrin = descente sur terre

Amaterasu ordonne à Ninigi, son petit-fils, de descendre sur terre qui est alors dirigée par le descendant de son frère Susanoo pour la gouverner. Elle lui donne les trois trésors sacrés (三種の神器 sanshu no jingi) qui deviendront les symboles de la famille impériale : l’épée Kusanagi no tsurugi 草薙剣, le miroir Yata no kagami 八咫鏡 et le joyau Yasakani no magata 八尺瓊曲玉

Même s’il est impossible de les voir, sachez que chacun de ces trois trésors est conservé dans un sanctuaire différent et ils ne sortent qu’à de très rares occasions, comme lors d’un changement d’empereur. Le miroir se trouve au sanctuaire d’Ise, l’épée au sanctuaire Atsuta de Nagoya et le joyau au palais impérial de Tokyo. Les trois trésors symbolisent respectivement la puissance divine, militaire et civile de l’empereur.

Lors de sa descente sur terre, Ninigi est accompagné de Futsunushi et Takemikazuchi, deux kami dont on reparlera dans un autre article. Ils vont tous les trois voir Ôkuninushi, descendant de Susanoo et dirigeant du clan Izumo (fondé par Susanoo) qui règne sur le pays. Selon le Kojiki, avant d’accepter ou non la domination du petit-fils d’Amaterasu, Ôkuninushi veut demander conseil à ses fils. Un de ses fils : Takeminakata (à ne pas confondre avec le kami Takemikazuchi) veut d’abord combattre Takemikazuchi, réputé pour sa grande force.

Le combat a lieu mais tourne très vite en la défaveur de Takeminakata, dont le bras sera broyé. Il implore le pardon de Takemikazuchi qui accepte et part alors en exil à Suwa où il deviendra Suwa Myôjin.

Ôkuninushi accepte quant à lui la domination de Ninigi (et d’Amaterasu) et devient en échange le maître du monde invisible. Le fait que le descendant du clan Izumo accepte la domination d’Amaterasu, qui est le kami de la famille impériale Yamato, permet au pouvoir impérial de montrer sa domination sur le clan Izumo qui était son principal adversaire.

Le lac Suwa et les Alpes japonaises

Le culte des Mishaguji

Pour connaître ce qui arrive à Takeminakata lors de son exil et comment il devient Suwa Myôjin, il faut consulter le Suwa Daimyojin Ekotoba, un ouvrage qui consigne l’histoire du sanctuaire Suwa-taisha et les légendes liées à Suwa Myôjin.

Lorsque Takeminakata arrive dans la région de Suwa après sa défaite, il existe déjà un kami local dans la région appelé Moriya. Il existe différentes versions de ce qu’il se passe entre les deux, mais de manière générale ils vont s’affronter pour savoir qui sera le kami local et ce sera Takeminakata qui va gagner. Il devient alors Suwa Myôjin, le kami de Suwa.

Ce qui est intéressant dans ce mythe, c’est surtout la provenance du kami Moriya… À l’époque Yayoi (d’environ -800/-400 av. J-.C. à 250 /300 de notre ère) les croyances des habitants de la région de Suwa s’appuyaient sur les Mishaguji. Ce sont des objets de la nature qui permettent d’accueillir des esprits lors de rituels pour favoriser l’agriculture ou encore les récoltes dans la région. Ces rituels étaient dans un premier temps effectués par les chefs de village, puis ce fut le prêtre en chef de la famille Moriya qui fut le seul capable d’invoquer les Mishaguji.

Ce n’est donc pas anodin que les mythes racontent l’opposition entre Takeminakata (croyance du pouvoir Yamato) et le kami local Moriya (croyance locale). On pourrait croire que l’arrivée de Suwa Myôjin signe la fin du culte des Mishaguji, mais ce n’est pas du tout le cas dans la réalité, puisque le culte des Mishaguji a continué d’influencer les croyances locales et le mythe de Suwa Myôjin.

Le sanctuaire Suwa-taisha, érigé pour vénérer Suwa Myôjin, aura d’ailleurs pour particularité d’avoir deux prêtres : le Ôhori, qui sera choisi dans le clan Suwa, fondé par Takeminakata (Suwa Myôjin) et le Jinchôkan, qui fait partie du clan Moriya. Historiquement, le clan Suwa fut en réalité formé par un émissaire envoyé par le pouvoir impérial pour diriger la région de Shinano (ancien nom de la préfecture de Nagano).

Ce système permet de garder les anciennes croyances locales, puisque le prêtre de la famille Moriya est le seul à pouvoir invoquer les Mishaguji, très importants pour l’agriculture et les récoltes. On peut voir dans l’arrivée de Takeminakata dans la région de Suwa, une illustration de la domination impériale sur la région de Suwa. Le kami Moriya représente le culte local des Mishaguji et le clan fondé par Suwa Myôjin représente le pouvoir impérial venu prendre le contrôle de la région.

L’eau du Temizuya (pour se purifier avant d’entrer dans un lieu sacré) du Akimiya provient des sources chaudes

Le culte de Suwa Myôjin

Suwa Myôjin est dans un premier temps considéré comme le kami du vent, de l’eau et de l’agriculture. Il est souvent représenté sous une forme de dragon/serpent, associé à la pluie et au vent. D’ailleurs, il était coutume dans la région d’utiliser des épées en forme de serpent, appelées Nagikama, placées sur le toit des maisons pour se protéger des typhons.

Ensuite, Suwa Myôjin sera également associé à la chasse et la guerre. D’ailleurs les talismans distribués par les prêtres du sanctuaire Suwa-taisha étaient très populaires, car ils autorisaient le fait de chasser et de manger de la viande, ce qui était interdit par le bouddhisme. Le sanctuaire Suwa-taisha était le seul à pouvoir autoriser la chasse dans tout le Japon

En tant que kami de la guerre, il sera vénéré par plusieurs clans et guerriers comme les clans Hôjô et Takeda.

Il existe de nombreuses légendes sur Suwa Myôjin, en voici une que j’aime beaucoup : en hiver les craquelures sur le lac Suwa gelé sont interprétées comme les traces laissées par Suwa Myôjin, en forme de dragon/serpent, lorsqu’il parcourt le lac pour se rendre au sanctuaire dédié à sa femme.

J’aime aussi beaucoup la légende selon laquelle Suwa Myôjin serait venu au sanctuaire Izumo-taisha sous sa forme de dragon/serpent pour le rassemblement annuel des kami (kannazuki 神無月), mais sa tête était si énorme que tous les kami présents eurent peur et lui demandèrent de ne plus venir !

Certaines légendes autour de Suwa Myôjin prédominent en fonction de la situation politique du pays. Par exemple à l’époque de Kamakura (1185-1333), le clan Suwa, qui est donc le clan descendant de Takeminakata, soutenait le clan Hôjô qui fut vaincu. Pour éviter que Suwa Myôjin ne soit associé à Takeminakata et au clan Suwa, il fut donc décidé de mettre en avant un autre mythe : celui de Kôga Saburô, un humain qui a bravé de lourds dangers pour retrouver sa femme et qui devient Suwa Myôjin…

L’influence de la politique et de l’histoire dans la transmission des mythes est vraiment un sujet fascinant.

Le lieu de culte de Suwa Myôjin est le sanctuaire Suwa-taisha. Il fut construit au 7e siècle et son enceinte est en fait divisée en quatre sanctuaires situés autour du lac Suwa. Les sanctuaires Maemiya et Honmiya sont dédiés à Suwa Myôjin et les sanctuaires Harumiya et Akimiya sont dédiés à Yasakatome l’épouse de Suwa Myôjin.

Voilà pour cette présentation du culte de Suwa Myôjin et des Mishaguji. J’ai essayé d’être clair, mais ce n’est pas toujours facile… n’hésitez pas à me dire si ça vous a intéressé.

Article suivant : la légende de Susanoo, le kami des tempêtes

 


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